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Les normes linguistiques


Nous avons eu ce vendredi un échange très riche autour des «Normes linguistiques» avec Éliane Viennot, professeure émérite de littérature française de la Renaissance à l'Université Jean Monnet (Saint-Étienne). En voici quelques exemples :

L'ACCORD DE PROXIMITÉ, MODE D'EMPLOI

I. Accord entre termes se suivant

Exemple ancien

  • «Ce peuple a le coeur et la bouche ouverte à vos louanges.»  (Cité par Vaugelas comme posant problème à Malherbe, dans Remarques sur la langue françoise, 1647)

Exemples contemporains

  • Chères toutes et tous
  • Chères et chers amis,
  • J’espère que les auteurs et autrices présentes vous auront répondu positivement.
  • Et bonne année à toutes celles et ceux que je n’aurais pas encore eu le plaisir de saluer !
  • Il faudrait montrer à quel point les mères et les pères impliqués pourraient bénéficier de cette mesure.
  •  Voyez la lettre ouverte qu’un groupe de chercheurs et chercheuses de l’Université investies dans les études sur le genre ont fait parvenir ce matin au Conseil d’Administration de l’université.

N.B.

Dans tous ces exemples, on a pris soin de combiner l’accord de proximité avec l’l'ordre alphabétique plutôt que de suivre la tradition, qui veut soit que l’élément masculin passe avant («ceux et celles»), soit que «par galanterie», on fasse passer l’élément féminin en premier («les chercheuses et les chercheurs»). Toutefois l’accord de proximité fonctionne en toute position: «à quel point les pères et les mères impliquées…» 

On voit que l’accord de proximité permet de limiter les signes diacritiques («cher·es tous/tes», «les mères et les pères impliqué·es», voire «impliqué-e-s»)

Lire bien d'autres exemples sur le site de ÉLiane Viennot : http://www.elianeviennot.fr/


ÉCRITURE INCLUSIVE

Haro sur l'écriture inclusive!  Les Immortels nous ont prévenus. Elle est un «péril mortel». Qui s'y frottera donc, risquera d'y perdre la tête. «La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu'elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l'illisibilité», ont écrit les sages de l'Académie française dans une déclaration alarmiste publiée ce 26 octobre. Dans l'œil du cyclone depuis plusieurs mois, l'écriture inclusive, à l'origine débat linguistique, s'est déportée dans la sphère publique pour prendre une dimension politique. La ministre de la Culture, Françoise Nyssen, s'étant elle-même opposée à son emploi: «Je ne suis vraiment pas pour», a-t-elle expliqué sur France Inter.

Jugée «dangereuse» par un grand nombre de personnes éminentes, l'écriture inclusive demeure toutefois déjà «adoptée par des milliers de gens» selon Eliane Viennot. La professeur de littérature de la Renaissance et historienne revient sur l'origine de ce système d'abréviations qu'elle dit s'inscrire dans la lignée de la Déclaration des droits de la femme d'Olympe de Gouges. Elle défend un mouvement «égalitaire» dans une société en «plein changement» :

L'écriture inclusive est un système d'abréviations qui a été trouvé pour donner une égale visibilité aux hommes et aux femmes dans la langue écrite, pour qu'ils pèsent autant les uns que les autres, qu'on s'intéresse autant aux uns qu'aux autres. En France, cela fait une quinzaine d'années que des gens l'utilisent. Cela s'est fait par du bricolage, avec des parenthèses, des traits d'union, des barres obliques, etc. On ne sait pas qui en est à l'origine. Personne n'a déposé de brevet.

L'écriture inclusive a dû naître de la rencontre de deux exigences: de la sensation désagréable que l'on a à parler au masculin dit générique alors qu'on est censé parler des deux sexes, ou s'adresser aux deux sexes, et de l'envie d'aller vite, donc d'utiliser des abréviations. Il est en effet plus rapide d'écrire «étudiant.e.s» ou mieux encore, «étudiant·es» que «étudiants et étudiantes». Le recours aux abréviations est vieux comme l'écriture!

Elle est déjà adoptée tous les jours par des milliers de gens. C'est une pratique relativement utilisée par la jeunesse, dans les groupes où l'on communique par courriels. Moi-même, cela fait quinze ans que je reçois des messages en écriture inclusive. Personne n'a attendu les Institutions pour commencer à la pratiquer.

Il y a eu une évolution de l'usage des signes. À l'évidence, les gens qui sont à l'origine de cette écriture ont commencé avec des parenthèses. Ce signe est très accessible dans la langue française. On écrivait donc «étudiant(e)s». Mais très vite, des femmes ont protesté, parce qu'en général, ce que l'on met entre parenthèses dans un énoncé, c'est ce qui est moins important. Comme on ne voulait justement pas mettre les femmes «entre parenthèses», on est alors passé aux traits d'union, aux barres obliques, au point bas, au point milieu. Toutefois, beaucoup de gens continuent à utiliser ces différents signes. Il n'y a pas, à l'heure où nous parlons, d'unification dans cette écriture.

Tous les mots qui désignent des activités humaines ont deux formes, féminine et masculine. Le problème n'est pas la langue française, c'est la manière dont on l'utilise. Si l'on veut s'exprimer justement, voire simplement être poli·e, le féminin et le masculin sont là, à notre portée. On peut très bien dire «les Français et les Françaises» plutôt que «les Français» seul. Pourtant, on a estimé longtemps que cela suffisait. Cela ne suffit plus.

«Auteure» n'est pas un mot traditionnel en français. Le terme traditionnel est «autrice», qui vient du même mot latin qu'actrice, de même qu'on a le doublet auteur-acteur au masculin. Il avait disparu des dictionnaires, et quasiment du vocabulaire courant, parce qu'il a été systématiquement combattu à partir du XVIIe siècle, comme quelques autres (médecine, peintresse, poétesse…). Pour comprendre nos réticences, il faut remonter à ces condamnations.

Si ces mots ont été condamnés par les grammairiens masculinistes, c'est qu'ils désignaient des activités que les hommes estimaient leur chasse gardée. L'écriture, traditionnellement, c'est l'affaire des hommes, des scribes. De la même façon, ils ont considéré les femmes inaptes à être «docteur» ou «écrivain», ils ont donc combattu «doctoresse» et «écrivaine». Ils n'ont en revanche jamais combattu le mot «actrice». Cela leur semblait normal que des femmes montent sur la scène en montrant leur corps. C'était «dans la nature des femmes».

En français, le mot «Homme» avec ou sans majuscule veut dire «homme». Ce n'est pas la traduction du mot latin Homo, qui voulait dire «homme» et «femme» (le mâle humain étant désigné par vir). Le vrai mot qui désigne l'humanité, c'est «humain». C'est ce qu'ont compris beaucoup de pays. Depuis 1948 d'ailleurs, on parle de «human rights» ou de «derechos humanos». La France, elle, campe sur «l'homme», en prétendant que ce terme englobe les femmes. Mais si c'était le cas, les Françaises auraient été citoyennes dès 1789! Or elles ont dû attendre 1944.

Les protestations des femmes vis-à-vis de la Déclaration des droits de l'homme (publiée au mois d'août 1789), se font entendre dès la fin de l'année, car les lois électorales montrent qu'elles ne sont pas concernées. Et la déclaration des droits de la femme d'Olympe de Gouges n'est rien d'autre que la transcription de cette révolte. Elle écrit son texte quelques jours avant la proclamation de la première Constitution (octobre 1791) qui prévoit d'avoir la déclaration des droits de l'Homme en préambule. Elle demande à l'Assemblée que la sienne puisse figurer face à l'autre. Et donc qu'on modifie la Constitution pour qu'elle instaure l'égalité des sexes.

Extraits d'une entrevue dans le Figaro, lire l'article intégral ICI 

Pour terminer un extrait de Ainsi soit Benoîte Groult (prix Artémisia 2014) de Catel (qui a déjà fait une belle biographie de Olympe de Gouges) chez Grasset  :

 


Ainsi soit Benoîte Groult (prix Artémisia 2014), Catel, Grasset Et Fasquelle 23 Octobre 2013