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Hep Taxi (22)


HEP TAXI!

Le temps du confinement nous impose une clôture spatiale et nous laisse du temps pour cheminer avec cette fée du logis qui est l'imagination. Mais que diriez vous d'un voyage à l'aventure à travers une histoire. Si vous êtes partants, un taxi vous attend devant chez vous. Bon voyage!

Hep   Taxi -22-

Le deuxième journaliste fit signe de la main pour prendre le relais. Après un dernier regard sur sa fiche il interrogea: 

    • Mais enfin, Emile Raja, qui êtes-vous? D'où venez vous? Où allez vous?

 Philippe en entendant la question, s'était redressé sur son siège, visiblement agacé.     Le journaliste ayant pris cette réaction comme une intrusion dans la vie privée de l'écrivain,  lui renvoya un sourire d'excuse. Philippe joua de la situation et laissa planer volontairement un grand silence. En réalité, il prenait son temps pour construire rapidement un historique qui ne soit pas pris en défaut, et n'abîme pas l'image qu'il gardait  d'Emile Raja. 

 Sa mémoire lui imposa rapidement les souvenirs d'un stage qu'il avait dû faire, à l'étranger, et dont il conservait intact les lieux géographiques, les lumières, les émotions et les prouesses architecturales qu'il étudiait.. Que de bons moments vécus et qui conservaient malgré le temps écoulé, une saveur particulière.                             

 Philippe se racla la gorge, fixa le journaliste dans les yeux, et repartit à l'abordage, porté par la colère d'Emile...(ce prénom qui commençait obstinément à pénétrer jusque dans sa chair.)

    • A votre question, posée abruptement, je pourrais, en me moquant,  répondre comme l'a fait Pierre Dac: «je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne». On a d'ailleurs, nous, les écrivains, beaucoup à apprendre des humoristes. Mais je répondrai surtout à la question: « D'où venez vous?» qui suffira à expliquer tout le reste.

          Je viens d'un endroit qui porte encore les stigmates de ses souffrances endurées sous les dominations, russe, allemande et soviétique. Un quartier qui depuis 1998  s'est proclamé République, un quartier qui a bercé mon enfance, pas loin d'un central du  KGB, c'est tout dire. Un quartier singulier, où les marginaux avaient élu domicile. Un quartier où l'on ne s'aventurait pas. La Bohême en quelque sorte, avec ses rues pavées, ses coupe-gorges, ses squats miteux, malfamés, ses venelles sombres où la mort rôde à tout instant, s'ornant d'un drapeau où figure une main à la paume trouée, qui rappelle que l'homme ne possède rien.... mais aussi ses pommiers garnis de fruits que l'on déshabillait, ses potagers qui nous permettaient de survivre, et le doux murmure de la Vilnia qui câlinait mes après midi...Vous avez trouvé? interrogea Philippe. 

  C'est là que j'ai usé mes fonds de culotte, appris la vie dans toutes ses flamboyances, ses extravagances, ses morsures et ses violences. C'est là que j'ai su ce que LIBERTE voulait dire, ce que misère laissait espérer en dignité humaine, ce que faiblesse pouvait inventer pour devenir force. C'est dans le quartier d'Uzupis, à Vilnius, en  Lituanie, que j'ai commencé à bâtir celui qui est en face de vous. En secret. Avec une féroce envie d'écrire, non pour raconter, encore moins pour me raconter! Non pour écrire une aventure, mais pour raconter l'aventure d'une écriture, ouvrir la cage aux mots pour qu'ils puissent prendre leur envol.

  Placé sous le feu roulant des questions, Philippe jetait un œil discret sur la pendule placée en haut de la porte du studio. La grand aiguille gambadait allègrement et il pensa soudain à Flore qui l'attendait. 

À SUIVRE....

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JACKY ARLETTAZ